Quand j’écris ces lignes, je réalise que je suis à un jour de mes deux dernières représentations de « Les Noces de Tôles »1, à trois jours du neuvième camp de sélection de « La Soiphe »2 et à deux semaines du début de mon cours sur le processus créateur3 ; pas étonnant que je me demande pourquoi j’aime tellement faire de l’art dramatique ou de l’art visuel.
Pourquoi participer à une pièce de théâtre ? Pourquoi prendre une demi-heure par jour pour apprendre un texte et participer à des répétitions trois heures par semaine, pendant environ six mois ? Pourquoi me compliquer la vie à apprendre à parler avec un accent italien ? Pourquoi mémoriser une suite de déplacements, développer une attitude physique ou veiller à bien rendre dans mon jeu les intentions du personnage ? Pourquoi s’exposer devant un public et risquer d’avoir l’air ridicule ? Et pourquoi faire de l'improvisation ? Pourquoi se lancer sur la glace sans aucun texte pour faire du patinage de haute voltige verbale ? Pourquoi prendre le risque de n'avoir rien à dire devant une foule en attente ? Pourquoi tenter de donner la réplique à des joueurs plus expérimentés et talentueux ?
Parce que j'aime ça, quitte à souffrir un peu, comme un « maso » aime se torturer… Comme je n’étais pas convaincu par ma première réponse, j'ai voulu pousser ma réflexion plus loin en faisant de l'écriture automatique sur le sujet, dont voici le résultat :
- Pour le plaisir de montrer qui on est, d’être dans la peau de nouveaux personnages, de vivre la vie d’un autre, de suivre ses pulsions ou de découvrir des facettes cachées, de soi ou des autres.
- S’exposer aux autres et prendre des risques ; risquer d’être rejeté en prenant une chance d’être accepté.
- Recevoir de l’approbation, des félicitations, de l’amour, pour qui on est ou pour ce qu’on est capable de faire ressentir aux autres.
- Provoquer une émotion chez les autres ou chez soi.
- Vivre du succès, être applaudi, se faire dire qu’on est bon, qu’on a fait rire ou pleurer.
- Être vivant et rendre les autres vivants, ressentir et faire ressentir en s’exprimant de toutes les manières possibles.
- Jouer des rôles qu’on ne joue pas souvent dans la vie de tous les jours, pratiquer de nouvelles attitudes, habiletés sociales ou de communication.
- Partager nos plaisirs et nos passions, en toute complicité.
- Rire avec les autres, des autres et de soi.
- Combattre la peur du ridicule, de se tromper, de faire des erreurs, d’être pris en défaut.
- Jouer avec son corps, ses émotions, sa bouche, sa voix, son âme.
- Vivre le trac de la vie, se sentir sur un plongeoir, prendre une bonne respiration et sauter.
- Vivre pleinement le théâtre de la vie et l’improvisation du moment présent.
- Avoir la liberté et le plaisir de changer notre prestation selon notre humeur et les occasions du moment.
- S’épanouir, laisser vivre des facettes de soi qui trouvent rarement leurs occasions.
- S’exprimer à travers nos voix ou nos voies intérieures.
- Se découvrir soi-même et affronter nos peurs.
- Être admiré par ceux qu’on admire.
- Être aimé pour des parties de soi qui ont été rejetées trop souvent, être aimé pour ma folie, mon enfant intérieur, mes côtés masculin et féminin.
- Soulager mes blessures du passé.
- Faire la paix avec mon Ombre, le côté obscur de ma personnalité.
Finalement, peu importe mes raisons, l’important est que ça ait du sens pour moi. Et tant que cela en aura, je continuerai de monter sur les planches, de descendre dans l’improvisoire, de m’étendre sur des feuilles et de pianoter mon clavier. L’art, sous toutes ses formes, me permet de me sentir pleinement vivant. Et le processus de création, impliqué dans toutes les formes d’art en particulier et dans la vie en général, me permet de me recentrer sur ma vraie nature, de suivre davantage mon élan intérieur qui guide mes pas lorsque je prends le temps de l’écouter, de me rapprocher de mon âme bien connectée à mon corps et à ma psyché, ou à ce qu’il y a de plus vaste en moi comme en chacun de nous.
Je pense que notre « soif de jouer » est ce qu’il y a de plus vrai ou de plus authentique en nous. Dès sa naissance, l’enfant joue. Il se laisse aller à ses envies de vivre, toucher, être touché, s’exprimer, ressentir, découvrir, etc. Il suit ses élans du cœur, simplement, spontanément, sans aucun jugement, complètement libre d’entrer en relation avec l’univers, à sa manière qui lui est propre, en suivant son tempérament, ses pulsions et ses instincts… Jusqu’à ce que, pour les protéger (au début), les adultes provoquent la « domestication » de nos instincts et, par conséquent, de notre énergie créatrice.
« Des enfants pleins d’énergie et de projets se mettent tout à coup à dire qu’ils n’ont pas d’idées ou qu’ils n’aiment pas ce qu’ils font. Ils sont passés du simple plaisir de jouer et de créer au jugement sur ce qui est beau et ce qui ne l’est pas, sur ce qui est acceptable ou pas. Ils se comparent aux autres, se demandent s’ils ont du talent et tirent fréquemment de tristes conclusions, bien souvent sans que personne vienne remettre les pendules à l’heure, leur donnant la permission de s’exprimer librement, d’essayer, de se tromper, de suivre avec confiance le flot de leurs inspirations. »4
La pratique de n’importe quelle forme d’art m’apparaît donc être une forme de résistance à cette domestication de l’énergie créatrice. En fait, je pense qu’en tant qu’adulte, nous devons apprendre à assouplir toutes les règles qu’on s’impose depuis le début de notre domestication. Je ne dis pas qu’il faut enfreindre toutes les règles ou laisser tomber toutes nos croyances, je dis simplement que nous devons les assouplir parce qu’elles ont été créées quand nous manquions de moyens pour faire face à la vie. En tant qu’adulte, nous devons nous faire davantage confiance. Nous sommes davantage capables d’assumer toute cette énergie créatrice de l’enfant en nous. Plonger dans l’art et la création sous toutes ses formes permet de le faire, un pas à la fois, pour découvrir ce qui compte vraiment pour nous.
Personnellement, je découvre peu à peu ce qui m’allume vraiment, la vie que j’aime, et j’essaie de la créer pour qu’elle me ressemble pleinement. Quand je relis ma liste de raisons de faire de l’art (du théâtre et de l’improvisation en particulier), je réalise que certaines sont plus proches de l’essentiel que d’autres. J’ai encore tendance à utiliser les arts pour satisfaire des besoins de l’égo (valorisation, approbation, succès), ces besoins créés par la domestication. Ça nous semble tellement rassurant d’être aimé par les autres, à un point tel que parfois on peut s’éloigner de notre vraie nature. Car cette tendance bloque notre processus naturel, nous empêche de nous laisser aller vraiment. À vouloir plaire à tout prix nous ne prenons plus de risque, nous demeurons conventionnels, nous risquons de ne plus surprendre et de ne plus provoquer d’émotion forte chez les autres, notre public, ceux qui s’intéressent à ce que l’on crée. À force de vouloir plaire à tout le monde, on n’intéresse plus personne.
Quand j’ai commencé à écrire un roman à l’adolescence, je voulais que mon récit devienne aussi populaire que le premier film de Star Wars l’était à l’époque. Je voulais que mes histoires soient lues ou vues par l’humanité au complet. Je voulais, à travers ma création, briller de mille feux. Je voulais émerger de la masse humaine pour les illuminer de ma beauté, de mon imagination, de mon savoir, etc. J’ai découvert beaucoup plus tard combien ce désir d’illumination avait nui à ma créativité, car à l'âge de 25 ans, j’avais presque complètement arrêté d’écrire et de dessiner, parce que, d’une certaine façon, j’étais trop déçu de ne pas être déjà aussi remarquable que tous ceux que j’admirais.
« C’est un paradoxe : si je veux rayonner davantage, je dois relâcher le désir de rayonner. Nous savons que ce qui optimise le flot de l’énergie créatrice, c’est de travailler avec ce qui est, et cela est fait de tout, ombre et lumière, difficultés et moments de grâce. Les moments lumineux sont une partie délicieuse du processus, ils nous font sentir tout le potentiel de vie qui nous entoure et que nous portons, ils nous font nous dépasser, nous nourrissent profondément et parfois nous guérissent. Cependant, à un moment donné, ils ne deviennent qu’un autre phénomène qu’il faut laisser aller pour suivre le rythme naturel des choses. »5

Je suis présentement en train de vivre l’un de ces beaux moments d’illumination avec « Les Noces de Tôles », mais ça n’a pas grand chose à voir avec les éloges que l’on m’a faites pour mon rôle ou le succès qui a permis de jouer devant des salles combles. Ce qui est lumineux, c’est le plaisir que j’ai de partager la scène avec mes amis théâtreux. C’est la complicité que nous avons eue pour créer ensemble, soir après soir, la belle folie de nos personnages et de leurs interactions. C’est pour cette complicité créative, cette co-création que j’aime faire du théâtre !
Merci mes amis « tôleux » de m’avoir permis de vivre cette belle aventure avec vous, car c’est ensemble que nous sommes lumineux ! Et même si je sens que la fin est proche et que notre dernière sera émouvante, je sais que ce sera pour notre bien, car cela aussi fait partie du processus créateur et de la vie. Comme disait Maude6 , dans une autre pièce : « Cela aussi passera… » Jusqu’à la prochaine inspiration. Car il y aura toujours une prochaine fois… J’ai hâte à mon prochain rendez-vous avec le plaisir de jouer.
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Notes, références et légendes des figures (numérotées de haut en bas)
Fig.1 : Montage photo (#478) de José (2016) pour son film d'animation,7 à partir de 3 photos de José jouant Dino dans Les Noces de tôles.1
Fig.2 : Photo d'une scène de Les Noces de Tôles1 avec le 7 personnages.
1 : Les Noces de Tôle, comédie de Claude Meunier. Présentée au Café-Théâtre de Chambly, du 12 août au 3 septembre 2016. Mise en scène de Karine Melançon, assistée de Jonathan Gervais, avec : Luc Fréchette, Cindy Hunter, Sophie Lapointe, Benoît Melançon, Anne Paquin, Chantal Pinard et José St-Louis.
2 : La SOIPHE : La Super Organisation d'Improvisation Pour Humains Exceptionnels. Ligue d'improvisation de Chambly, co-fondée en août 2012 par Charles-Aubey Houde, Alexandre Boutin-Labonté et Vincent Michaux-St-Louis. Les matchs ont lieu les dimanches soirs au Café-Théâtre de Chambly.
3 : Cours ATH2016: Le processus de création artistique en art-thérapie. Donné par Mme Johanne Hamel. Dans le cadre du Microprogramme de 2e cycle en art-thérapie.
4 : Jobin (2013), Créez la vie qui vous ressemble, Le jour, p. 28-29.
5 : Jobin (2013), Créez la vie qui vous ressemble, Le jour, p. 133.
6 : Dans : Harold et Maude, une comédie dramatique de Colin Higgins.
7 : Comme un fou, comme un sage, naît l’homme nouveau (à voir dans la section Mes vidéos)


