Bio-26 : Révélations

Bio-26 : Révélations

Je me sens ambivalent face à cette relecture de mon journal intime et à cette réécriture de mon autobiographie. D’un côté, j’ai du plaisir à me raconter et à jouer avec mes différents « auteurs » (moi d’aujourd’hui – José-60, moi de l’époque – José-17, et Ti-Jo Mont-Journal – c’est moi ça ! – qui commente les deux autres); d’un autre côté, je n’aime pas toujours ce que j’y découvre (en termes de forme et de contenu) et combien les souvenirs révélés raniment de vieilles blessures.

Je me redemande sans cesse pourquoi je m’inflige tout cela – moi aussi ! Et pourquoi tu l’infliges au peu de lecteurs que tu as ? La première réponse qui me vient, c’est que je trouve ça thérapeutique. Ça me fait du bien de plonger dans mon passé même si j’ai peur parfois de m’y perdre et d’oublier de vivre dans le présent. En fait, je passe beaucoup de temps à plonger dans le « ailleurs et hier », pour le transformer « ici et maintenant » en des traces indélébiles pour le « là-bas et demain ».

José n’a de cesse d’exprimer son désir de laisser sa trace dans sa quête insensée de l’immortalité, ce qu’il arrive à faire à travers moi, le héraut de cette histoire dont il est le héros.

 

 

Mon journal de l’époque – là c’est José-60 qui parle de moi – se concentre d’abord sur l’évolution de ma relation avec Éliane – évidemment José-60 parle de la relation de José-17 avec sa flamme d'alors.

À l’époque, je notais, page après page, combien c’était facile de communiquer avec elle. Pourtant, je me rends compte à quel point je ne me laissais pas vraiment aller et à quel point je passais à côté d’une relation qui aurait pu être plus riche que ce qu’elle a été. J’étais tellement sûr qu’une fille ne pouvait pas vraiment m’aimer même si je cherchais désespérément une relation amoureuse, que je n’étais pas tout à fait à l’écoute de tout ce qu’elle me racontait et je m’empêchais de dire et de faire ce dont j’avais spontanément envie. J’avais tellement peur de lui déplaire.

C’est maintenant seulement que j’ai une première révélation : elle m’aimait déjà, à sa manière. Je dépensais beaucoup d’énergie à me rapprocher d’elle sans lui avouer mes intentions amoureuses tandis qu’elle m’accueillait comme l’ami que je semblais être.

J’utilisais toutes sortes de stratagèmes indirects et sautais sur toutes les opportunités de rapprochement qui se présentaient à moi, notamment pour obtenir son numéro de téléphone ou pour l’accompagner sur le chemin du retour, tout en restant le premier surpris que ça fonctionne.

Le 30 novembre 1981. Vous ne pouvez pas comprendre ma surprise – écrit José-17 – et tout le bonheur au fond de mon cœur lorsqu’elle m’a dit de l’accompagner. […] Un peu plus loin, avant de descendre, je me sentais embarrassé de la voir avec son sac et sa création en plâtre. Je ne savais pas si je devais lui offrir de l’aide car je craignais qu’elle me réponde qu’elle en était bien capable. À la place, je lui ai dit avec humour que je faisais des poids et haltères. Et même si elle ne m’avait pas vraiment entendu, elle se tourna d’un coup en me tendant son sac : « Eh bien toi, tu vas apporter mon sac. » […] Comme moi, elle payait son tarif avec des 25 sous. Moi qui m’inquiétais de prendre l’autobus avec elle parce que je ne voulais pas qu’elle se rende compte que je n’utilisais pas la carte CAM (comme c’était recommandé pour faire des économies). Ah! Que je me suis senti m’envoler – l’amour donne des ailes – assis près d’elle. Je ne voyais plus personne dans l’autobus sauf elle, celle à qui je parlais avec mon cœur. […]

Le 17 décembre 1981. […] Dans l’autobus, nous parlâmes de nous revoir à la session prochaine et de bien d’autres choses. Elle m’a confié que sa sœur voulait l’amener en voyage parce que celle-ci se sentait bien mieux quand elle était près d’elle. Sa sœur disait qu’elle avait une force autour d’elle qui la rendait heureuse. Je lui ai dit, en riant, que moi aussi je sentais cette force. Et elle, avec un petit sourire, m’a dit que c’était vrai : je semblais plus heureux quand elle était là. […]

Le 21 décembre 1981. […] Je lui ai dit que je l’appelais parce que je trouvais ça bizarre qu’on ne se parle plus pendant les vacances. Je lui ai dit que ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas vus (4 jours seulement!). […] En fin de compte, je n’ai même pas eu le courage de l’inviter à faire quelque chose, n’importe où, n’importe quand pendant les fêtes. […]

Le 22 décembre 1981. Denise – la cousine de sa mère ou sa « deuxième mère » – vient faire son tour et me montre un livre sur les prénoms. On parle d’elle – d’Éliane j’imagine ! – comme de la beauté du royaume et d’une femme parfaite qui transforme vite ses admirateurs en esclaves. Quand j’y pense un peu, je me dis que c’est vrai et ça me fait peur. Mais je m’encourage en lisant cette petite phrase : « C’est le type même de la femme enfant, de la femme fleur, qui trouble, déconcerte, ravit, désespère les pauvres soupirants jusqu’au jour où elle tombe sur un homme-père pour qui la fessée n’a pas de secret et qui la dresse » – Aïe, ça fait mal aux oreilles de José-60, autant la phrase ci-dessus que celle-ci-dessous. J’espère donc être l’homme-père qu’elle pourrait aimer – Oooh, Daddy, Daddy cool…

 

 

Pendant ce temps en Arts plastiques

Mercredi le 9 décembre 1981, José se retrouve seul dans le bureau de son prof de pictural pour avoir sa note finale. Il est très nerveux, surtout qu’il a vu les regards dévastés de ses camarades, notamment Éliane, quand ils sont sortis du bureau.

Après quelques brins de politesse, nous passâmes à l’action en regardant mes travaux-maisons. Je ne lui laissai pas de temps pour me critiquerc’est là depuis longtemps cette intolérance à la critique, même lorsqu’elle est constructiveet je me suis mis à lui dire tout ce qui n’était pas beau ou avait de petits défautsun beau mécanisme de défense de son Enfant-soumis pour contrer les reproches de son Parent-critique.

Mes trois objets (ma première nature morte) lui semblaient corrects sauf la coupe. Pour ma fenêtre, il la trouvait trop noire et il sourit en voyant l’auto – au bas à gauche si vous cherchez. Il me dit que j’aurais dû écrire « auto » sur le dessin. Pour mon cercle chromatique, il ne put rien dire de plus que ce que je savais déjà. Et quand j’arrivai aux trois dessins du couple en couleurs rabattues, lavées et normales, il me dit qu’il en était heureux. J’étais le seul à avoir bien joué avec les couleurs. […] Finalement, à ma grande surprise, il me donna une note de 80%, la meilleure note de la classe. J’en étais fou de joie. Il m’expliqua que c’était pour souligner l’évolution que j’avais faite pendant la session. En sortant du bureau, j’annonçai la nouvelle à Éliane qui m’attendait. Elle n’en revenait pas, elle qui avait obtenu un 70%.

 

En regardant mes créations aujourd’hui, je ressens beaucoup de tristesse et de solitude. La fenêtre devait être une observation réaliste de ce que je voyais à travers celle de ma chambre. Au début, c’était assez fidèle à la réalité : façade avec sa corniche, portes aux fenêtres triangulaires, balustrades et clôture. L’arbre de droite en premier plan était assez fidèle lui aussi, mais tout le reste venait de mon imagination. Comme si dessiner la réalité ne me plaisait pas. En fait, me concentrer pendant des heures pour reproduire le plus fidèlement possible la réalité ne m’a jamais plu, et ne me plait pas plus aujourd’hui en 2024. J’ai toujours l’impression de manquer de rigueur et de patience pour cela. Alors que pour inventer… J’aimais mieux imaginer un coin de rue avec un point de fuite… une fuite vers autre chose de non défini. Mais le résultat me semble encore plus sombre (mon prof parlait de noirceur), avec ce vide de la rue, cette absence d’humains, cette solitude palpable.

Cette tristesse me semble maintenant un bon préambule aux révélations qui me sont tombées dessus à 17 ans. Mon journal de l’époque – il parle encore de moi là! – ne rend pas justice – à qui la faute ? – à toute cette tristesse ressentie lors des confidences de deux femmes importantes de ma vie. Je me demande comment j’ai pu absorber tout ça et continuer à parler de mon quotidien, comme si de rien n’était.

 

 

Histoire de famille

Le 9 décembre 1981, José raconte aussi que Bart (le mari de Denise) commence à ramasser ses choses pour aller vivre chez son cousin Jean-Paul (JP). Il doit partir de chez eux puisque leur sorcière de propriétaire a porté plainte parce qu’il y avait trop de monde dans l’appartement qu’elle leur louait. Cela attriste beaucoup José, pas parce qu’il aimait particulièrement Bart, mais parce qu’il s’était attaché à Denise et ses trois enfants et qu’il s’imaginait qu’avec ce départ ils viendraient moins souvent le visiter. Ce qui ne fut pas vraiment le cas.

Et le même jour, José a droit à une grande révélation…

Ma mère nous a annoncé – écrit José-17 – bien malgré elle que nous avions déjà eu une sœur appelée France. C’était son premier enfant qu’elle avait eu à 19 ans, bien avant Michel – son frère mort en bas âge. Hélas, mon père était malade et pauvre. Un jour qu’elle était sortie travailler, mon père apporta le bébé à une famille riche où elle pourrait mieux vivre. Vous pouvez imaginer la colère de ma mère et les pleurs de mon père… et la tête de ma mère quand je suis tombé amoureux d’une autre France.

José-60 se dit qu’il a une sœur quelque part qui est probablement âgée de 70 ans maintenant, qu’il n’a jamais connue à cause de son père. Il en veut tellement à celui-ci parce qu’il imagine le traumatisme qu’il a causé à sa mère, d’autant plus qu’il a appris plus tard qu’il y avait eu au moins un autre enfant qui avait disparu comme ça sans qu’elle ait pu y faire quoi que ce soit.

Et le 19 décembre 1981, José a droit à d’autres grandes révélations en accueillant les confidences de sa deuxième mère.

Les enfants sont couchés, Bart est au travail, ma mère est aux noces d’une vieille tante inconnue, Roger et Colombe sont au cinéma en train de regarder le film « L’amour infini ». Je me retrouve seul avec Denise toute la soirée.

Je réalise que, comme moi, elle est très sentimentale. Elle rêve, comme moi, de vivre une véritable histoire d’amour avec quelqu’un de doux et d'aussi sentimental qu’elle – ce qui n’était pas le cas de Bart.

Elle me parle de son grand ami JP (le cousin de Bart) qui vient justement de l’inviter à un dîner aux chandelles pour Noël. Elle ne sait pas quoi lui répondre. Elle ne veut pas mettre en péril son amitié avec lui qui dure depuis plus de 20 ans. […] En parlant de comment elle a rencontré JP elle se confie à José sur une de ses relations amoureuses qui a mal tourné. Vers 17 ans, en annonçant à son chum qu’elle voulait rompre, elle s’est fait violer. Et elle a eu une fille de ce faux amour. Ses parents avaient pris la décision de l’envoyer en adoption sans qu’elle ne puisse rien y faire – comme ma mère, pense José (José-17 et José-60 ont la même réaction malgré l’intervalle de plus de 40 ans).

C’est JP qui l’a soutenue pendant la dépression qui a suivi le départ de sa fille et c’est comme ça qu’à l’époque, elle était tombée amoureuse. Il avait fui, ayant l’impression qu’il n’avait rien à lui offrir. Et elle avait rencontré son cousin Bart. Ce n’est que maintenant qu’il pense avoir tout à lui offrir qu’il revient vers elle. […] Le 25 décembre 1981, vers 11h, JP téléphone à Denise et, avant même qu’elle ne dise un mot, il lui dit tout de suite : « Salut, la réponse est non ». Il le savait bien et elle n’avait pas besoin de le confirmer.

 

À part les grandes confidences de ses mères qui l’ont un peu jeté par terre, José-17 raconte, avec beaucoup de détails, son temps des fêtes. Le 24 décembre, il avait participé à deux réveillons. Le premier chez Mike (un autre cousin de Bart) avec la famille de Denise où sa mère avait éprouvé beaucoup de plaisir. Puis il était allé jouer le Père Noël dans la famille d’Alex et de Roger où il avait éprouvé autant de plaisir que de malaise – il a toujours eu l’impression de ne pas savoir jouer ce personnage étrange qui aime un peu trop les enfants. Puis, le 25, il avait eu droit au traditionnel Noël dans la famille Capital où, exceptionnellement, son cousin Yvan n’était même pas présent. Et le 31, au party de fin d’année chez son frère et sa blonde Louise, tout le monde s’est bien amusé, à sa grande surprise. Il voit son oncle Capital danser pour la première fois et il a droit à une belle performance de robot de la part de son cousin Yvan qui là, était présent.

Finalement, José découvre le plaisir de faire du ski de fond sur le Mont-Royal – avec d’inoubliables souvenirs en photo !

À suivre dans : Bio-27 : Nostrajosus

Fait suite à : Bio-25 : À la croisée d'Éliane et du cégep

 

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Notes, références et légendes des figures (numérotées de haut en bas)

Fig. 1 : José pendant l’hiver 1981-1982, à Montréal, photographe inconnu.

Fig. 2 : Sans titre. Dessin de José, au fusain sur papier (19 septembre 1981). Sa première nature morte.

Fig. 3 : Sans titre. Dessin de José, aux crayons et fusain sur papier (6 octobre 1981). Observation de la fenêtre de sa chambre.

Fig. 4 : Triple couple. Gouache sur papier, de José (novembre 1981). Première apparition de cette forme qui est basée sur un couple d’amoureux assis côte à côte, vu d’un angle ou leurs silhouettes se superposent. José y voit aussi une sirène avec sa longue queue relevée.

Fig. 5 : José en ski de fond sur le Mont-Royal. Hiver 1981-1982, Montréal, photographe inconnu.

 

N.B. : Le texte ci-dessus est basé sur une histoire vraie. Cependant, n'oubliez pas que :
1) mes avertissements généraux s'appliquent aussi aux textes de cette section ;
2) il s'agit de ma propre vérité, à partir de mes points de vue et jugements personnels du moment ;
3) la mémoire est toujours un processus de reconstruction mentale et une faculté qui oublie ;
4) presque tous les personnages ont des noms fictifs.

 

 

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