Bio-25 : À la croisée d’Éliane et du cégep

Bio-25 : À la croisée d’Éliane et du cégep

José a bien raison de parler de la croisée des chemins; c’est bien ce qu’il vivait en 1981. Il a recommencé à écrire dans son journal samedi, le 19 septembre 1981.

En quelques lignes, il résume son été et on voit combien il a été actif physiquement : il s’est acheté un nouveau vélo (à dix vitesses), il a peinturé avec Alex le fer forgé de deux maisons (clôtures, balustrades, rampes d’escalier, etc.) et il a participé à trois déménagements dont celui de Bart qui est venu s’installer chez lui. Comme sa mère lui avait expliqué, Denise et Bart se séparaient temporairement pour arriver financièrement.

Il raconte ensuite comment Alex et lui se lancent à la découverte d’Agatha Christie. Ils dévoraient ses romans comme des petits pains chauds – c’est là qu’il a commencé à recevoir par la poste sa collection de petits bouquins bleus avec deux romans dans chacun.

Et dans mes temps libre,parce qu’il lui en restait !je commence l’écriture au « semi-propre » de mon roman policier : « Meurtre à l’arrache-cœur ».

Voilà, mon été se résume ainsi, en réalisant que ça fait une année complète que je n’ai pas vu France. Je m’encourage en me rappelant que cela va m’aider à mieux me formerle former à quoi, à devenir un homme ?

Je suis entré au cégep du Vieux-Montréal le 26 août etpour être sûr de bien commencer cette nouvelle aventureje me suis retrouvé avec l’horaire d’une fille s’appelant Josée Saint-Louis. J’ai eu beaucoup de problèmes pour démêler toute la confusion; ce n’est même pas encore réglé aujourd’hui.

Mon ami Donald, qui est pourtant dans le même programme que moi, n’a aucun cours avec moi. À date, je n’ai pas encore eu besoin de diner à l’école. Et nous sommes vraiment entrés dans le travail; je viens de terminer ma première nature morte au fusain : la coupe, le coquillage et la pomme.

Samedi le 26 septembre 1981. Hier, Alex et moi sommes allés à la banque pour obtenir mon premier prêt étudiant de 895 $. Grâce à cet argent, aujourd’hui, je me suis acheté des jeans pour la première fois et j’ai payé le Kentucky à tout le monde.

Lundi le 28 septembre 1981. Je me trouve beau en jeans et je pense vouloir m’en acheter d’autres.

Jeudi le 8 octobre 1981. En cette soirée, après une journée inintéressante, j’écris sur de la belle musique de Zamfir et de sa flûte de Pan. Je pense à France. La nuit dernière, j’ai rêvé à elle. Quelle douce nuit j’ai passé en sa compagnie. Le matin, je me suis donc levé très heureux, le cœur débordant de joie inexpliquée. À l’école, j’étais gai, je me sentais moi-même. J’arrivais même à parler à ceux qui me gênent d’habitude. […]

Chaque nuit, je m’endors avec elle en essayant d’y penser assez fort pour qu’elle puisse m’entendre dans son sommeil. […]

Je me souviens d’une prière que j’ai faite il n’y a pas longtemps : « Seigneur, je vous la demande, elle est tout pour moi, elle est ma vie et ma mort, et je veux pleurer dans ses bras. Je l’aime. Je veux être à elle mais seulement lorsque je serai un hommeJe le savais ! Parce que là, je pourrai vraiment l’aimer. Je ne suis pas encore digne d’elle, puisque je ne suis pas un vrai homme. » […] Il faut à tout prix que je devienne moi-même, que je me trouve pour être heureux. Et après, si Dieu le veut…

En attendant, j’étudie, je m’étudie : j’essaie de trouver mes défauts, mes qualités et mon talent. J’ai découvert que j’ai une grande facilité à me faire aimer mais que souvent, quand je m’implique trop dans une conversation, je peux dire des stupidités et des méchancetés sans m’en rendre compteune observation que José a fait régulièrement tout au long de sa vie : socialiser le rend anxieux et excité à la fois, et il en perd souvent ses moyens. Au cégep, je me transforme. Je me fais des copains de cours. Je ris, j’éprouve beaucoup de plaisir malgré tout le travail que nous avons à faire. Je dessine du mieux que je peux. J’espère que ça va me servir plus tard.

 

Deux beaux souvenirs de création me reviennent de mes premiers mois au cégep du Vieux-Montréal.

1) La première fois que je me suis retrouvé devant un modèle nu. C’était une jeune femme magnifique avec un corps sublimement esthétique, qui se plaçait dans des positions parfois surprenantes. J’avoue être resté bouche bée pendant plusieurs secondes et avoir baissé les yeux. Je pense que le « petit gars » que j’étais n’en revenait tout simplement pas. En fait, j’étais face à ma première femme nue, en chair et en os. L’ado libidineux que j’étais cherchait à éviter de baver devant autant de sensualité. J’essayais d’avoir une réaction « normale » ou plus « professionnelle » que j’imaginais être celle d’un artiste peintre devant son modèle. Une réaction plus neutre, comme si le modèle n’avait aucun attrait sexuel et ne déclenchait aucune excitation. Impossible, elle stimulait beaucoup trop de choses en moi. Mon cœur battait la chamade et mes mains tremblaient quand je me décidai enfin à donner mes premiers coups de fusain.

J’étais un peu gêné devant mes collègues (surtout des filles de mon âge) qui, elles, semblaient vraiment rester concentrées sur les aspects artistiques de la situation. J’essayais de faire comme elles, mais j’étais vraiment émoustillé devant cette belle nudité. Et la jeune femme semblait si sûre d’elle-même, si bien dans son corps, si calme devant autant d'yeux admiratifs, ce qui la rendait encore plus lumineuse. Et si on croisait son regard, elle le soutenait. On avait même droit à un petit sourire si on insistait un peu trop, comme si elle nous disait « Salut, heureuse de te rencontrer, mais je te suggère de te concentrer sur autre chose que mes yeux pour bien profiter de cette expérience. » C’est moi qui baissais à nouveau les yeux à ce moment-là. J’étais encore plus gêné par cette femme, juste un peu plus vieille que moi, lorsque parfois, pendant la pause du milieu du cours, elle venait regarder nos dessins.

Après cette première fois, l’excitation était toujours là mais sans l’aspect sexuel. Je pouvais vraiment me plonger sur la beauté corporelle.

Souvent il m'arrivait
Devant mon chevalet
De passer des nuits blanches
Retouchant le dessin
De la ligne d'un sein
du galbe d'une hanche
(La bohème de Charles Aznavour)1

Peu importe la taille, l’âge, la race ou le genre du modèle nu, l’expérience était satisfaisante. C’était agréable de tenter de reproduire sur papier l’élégance des mouvements émergeant de leurs corps. Je me souviens d’un jeune homme qui réussissait à se maintenir dans un intrépide déséquilibre : c’était spectaculaire !

2) Ma première création collective en art visuel. Ça se passait dans notre cours d’organisation spatiale. Le prof avait fait plusieurs îlots de trois grandes tables chacun sur lesquelles il avait placé une « tonne » de terre glaise – la quantité était vraiment impressionnante. Et il nous demandait de créer, en équipe de 4 ou 5 personnes, une sculpture démesurée en nous donnant complètement carte blanche sur le thème, le style ou les techniques.

En y repensant, je me rends compte que je m’étais senti comme le « King de la maternelle » dont je parlais dans un autre article : malgré ma gêne sociale, je m’étais comporté comme un leader et avais entraîné les autres dans ma folie. Nous avons créé une créature imaginaire géante, un véritable Kraken, dont les tentacules s’élançaient dans toutes les directions et s’entrecroisaient magnifiquement. Et nous dansions autour de la créature pour y ajouter chacun notre touche personnelle. Au-delà de l’esthétisme en lui-même, l’expérience avait quelque chose de paroxystique sur le plan humain. Nous semblions en parfaite symbiose, jouissant d’une épanouissante liberté partagée qui nous procurait un plaisir palpable… Ça goûtait bon ! Une véritable explosion de saveur.

La cerise sur le sundae, c’était Éliane qui m’avait invité à me joindre à son équipe.

José, 10 juin 2024.

 

Samedi le 17 octobre 1981. Je suis couché dans ma chambre, il est 22h30. Il y a de la visite comme à tous les samedis et ma mère semble s’amuser comme une folle. Moi, je reste seul et je réfléchis.

L’amour est bizarre, très bizarre. Je n’y comprends rienune autre observation de José, mille fois répétée.

Je suis encore perdu dans mes rêves mais, cette fois-ci, pas pour France, mais pour Éliane. Une fille dont je ne connais même pas le nom de famille ni la couleur des yeux. Tout ce que j’ai remarqué, c’est qu’elle a les cheveux foncés et que je me sens bien près d’elle. Au début, je la regardais de loin mais peu à peu, à travers deux de nos cours, nous avons commencé à nous installer côte à côte pour créer. Et mercredi dernier, elle s’est mise à rire avec moi de notre manière de peindre.

Pour la première fois, j’ai senti qu’elle était à l’aise avec moi, comme je l’étais avec elle. En un cours, j’en ai appris beaucoup. Elle a vraiment une drôle de voix, une très petite voix qui semble incapable de crier. Nous avons parlé d'une foule de choses; notamment que plus jeune, elle était, comme moi, la plus sage de sa classe. Nos peintures devenaient des prétextes pour parler d’elle-même : par exemple, des taches jaunes lui rappelaient la jaunisse qu’elle avait eue petite fille.

Puis, le lendemain, elle fut surprise de mon arrivée à une exposition que nous devions aller voir à l’UQAM pour notre cours de tissage. Elle ne m’avait jamais remarqué dans ce cours que nous fréquentions tous les deux depuis le début de l’année. Elle n’en revenait pas et se demandait bien pourquoi je ne lui avais jamais parlé dans ce cours. […]

José se met à rêver éveillé : en revenant du cégep à pied, il pense à elle pendant toute sa traversée du Parc Lafontaine. Il se projette dans l’avenir, en imaginant être en couple avec Éliane, comme il l’avait fait en souhaitant vivre le véritable amour avec France. Puis, il se dit soudainement qu’il devrait arrêter de rêver parce que, cette fois-ci, c’était différent.

J’ai constaté que, contrairement d’avec France, lorsque je suis en présence d’Éliane, je me sens moi-même. Je ne suis pas nerveux et je parle facilement de tout et de rien.

Vendredi le 6 novembre 1981. Je constate que, semaine après semaine, mercredi après mercredi, jeudi après jeudi, Éliane devient vraiment une amie. Elle me garde une place près d’elle dans nos deux cours en commun et on se raconte presque toute notre vie. […]

Samedi le 7 novembre 1981. Les ConasuColombe, Suzie B et la petite Nadine donnent leur spectacle de chant. Assez bien réussi. Puis, la seconde partieun peu moins réussie peut-êtreest livrée par le trio Aljoro Alex, José et Rogerqui chante deux chansons de Daniel Hétu. Le spectacle est suivi d’un délicieux repas concocté par Denise. Nous sommes beaucoup à la table : les Conasu et les Aljoro, ma mère, Denise et ses deux autres enfants (Marcel et Pat) ainsi que sa jeune sœur Françoise et son chum Mike. On a ensuite un plaisir fou à danser jusqu’à 3h du matin. Pas la peine de dire que j’ai bien dormi.

José se souvient que la plupart des samedis soir ressemblaient à celui-là depuis que Bart avait emménagé chez lui. Il se rappelle avec nostalgie combien Denise et ses enfants, surtout la petite Nadine, allaient devenir très proches de son cœur.

 

À suivre dans : Bio-26 : Révélations

Fait suite à : Bio-24 : Carrefour « sexagénairatoire »

 

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Notes, références et légendes des figures (numérotées de haut en bas)

1 : Extrait de La bohème, chanson écrite par Jacques Plante, composée et interprétée par Charles Aznavour. Maison de disque Barclay (1965).

Fig. 1 : Portrait d’une jeune femme. Photo de Christopher Campbell sur unsplash.com. Photo qui évoque chez José à la fois le souvenir du visage d’Éliane et celui de son premier modèle nu.

Fig. 2 : Sans titre. Dessin au fusain de José (novembre 1981). Une de ses premières observations de modèle vivant.

Fig. 3 : Sans titre. Aquarelle de José (2021). Fait lors d’un atelier d’art-thérapie pour illustrer un souvenir heureux (la création collective du Kraken). Une liste de mots s’étaient associés spontanément à cette création en repensant à l’expérience passée : collaboration, confiance, humour, folie, appartenance, reconnaissance, liberté, acceptation et influence.

Fig. 4 : Le coffre à crayon tissé et cousu par José en décembre 1981, avec l’aide d’Éliane. Seul vestige de son cours de tissage.

 

N.B. : Le texte ci-dessus est basé sur une histoire vraie. Cependant, n'oubliez pas que :
1) mes avertissements généraux s'appliquent aussi aux textes de cette section ;
2) il s'agit de ma propre vérité, à partir de mes points de vue et jugements personnels du moment ;
3) la mémoire est toujours un processus de reconstruction mentale et une faculté qui oublie ;
4) presque tous les personnages ont des noms fictifs.

 

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